En Bretagne, les vagues de chaleur de l’été n’ont pas épargné les littoraux, habitats d’ordinaire prisés par les algues laminaires. Exploitées pour leur qualité gélifiante, leur disparition bouleverse tout un écosystème. Entre adaptation de la pêche, protection des forêts marines existantes et expériences de restauration, focus sur ces algues qui obligent artisans, entreprises et scientifiques à réfléchir ensemble. 

Jean-Marie Glidic, l’un des trois goémoniers de Roscoff, répare la grue de son dragueur. Photo / L. Royer

Au fond du port de pêche de Roscoff, en contrebas des caisses de poissons et des ouvriers qui activent une grue, une silhouette en salopette jaune descend pour rejoindre son bateau. Jean-Marie Glidic est goémonier depuis 1989. Sur son dragueur de dix mètres, il récolte de longues  algues brunes : les laminaires. « Ma récolte a diminué de 30 % cette année », confie-t-il, en réparant son bateau.

La Bretagne a longtemps été l’eldorado de ce type d’algues, ses eaux froides abritent les seules forêts de laminaires hyperborea et digitata exploitées en France. Récoltées pour en extraire une molécule gélifiante qu’on appelle alginate, elles servent aussi bien à l’industrie agroalimentaire que cosmétique. Pourtant, avec le dérèglement climatique, la première région productrice d’Europe voit cette précieuse ressource décroître.

Un secteur sous tension

Ils sont 35 goémoniers bretons licenciés par le Comité des pêches à se répartir les récoltes, puis à débarquer leur cargaison dans les ports finistériens. À l’aide de grues appelées scoubidou ou de peignes norvégiens, les algues sont arrachées dans les zones de Molène, de Batz, sur les côtes nord et sud du Finistère et des Côtes-d’Armor. 

Chaque année, environ 50 000 tonnes de laminaires digitata et 20 000 tonnes d’hyperborea sont récoltées, explique Yvon Troadec, goémonier retraité et chef de la commission des algues au Comité des pêches. Malgré ces tonnages importants, le marché a toujours été déficitaire. « De tout temps, les industriels ont demandé plus d’algues qu’on ne pouvait en fournir », précise-t-il. Cette année, le phénomène se renforce : le Comité enregistre une baisse globale de l’exploitation de 40 %. 

Dans le secteur, les goémoniers ressentent ce changement climatique depuis longtemps. Yvon Troadec alarme : « la nature n’aura pas le temps de s’adapter ». Il espère toutefois que la saison 2026, avec ses houles hivernales et ses canicules, restera exceptionnelle. Pour cet ancien goémonier, tant que le fond froid d’Ouessant refroidira les eaux, les laminaires continueront de pousser au large des côtes bretonnes. 

Une fois récoltées, les laminaires sont ensuite intégralement vendues à l’entreprise allemande JRS pour fabriquer de l’alginate. Celle-ci établit des contrats avec chaque goémonier pour acheter leur récolte. « On peut considérer qu’il faut 30 à 32 tonnes d’algues pour extraire une tonne d’alginate », explique Arnaud Delafond, directeur des sites de Lannilis et à Landerneau, dans le Finistère. À l’échelle mondiale, cette production d’alginate représente seulement 5 % d’un marché largement dominé par la Chine, explique le directeur des usines d’extraction d’alginate. 

Pour rester compétitif, le groupe JRS choisit déjà d’importer des laminaires du Chili, du Pérou et d’Afrique du Sud. La baisse des récoltes en Bretagne ne fait qu’amplifier le phénomène. 

Jean-Charles Leclerc est enseignant à la Sorbonne Université et chercheur à la station biologique de Roscoff . Photo / L. Royer

Une espèce en perdition

Les acteurs du marché algal s’inquiètent donc, et les scientifiques ne peuvent que confirmer leurs craintes.

À la station biologique de Roscoff, Jean-Charles Leclerc étudie spécifiquement les laminaires en Bretagne. « En moins de dix ans, les terrains d’étude du chercheur se sont métamorphosés », confie-t-il depuis la bibliothèque en bois clair de l’établissement. En rade de Brest, les champs de laminaires qui foisonnaient brûlent à présent sous ses yeux. Autour de l’île de Ré, plus aucune trace de ces algues depuis cinq ans. D’après les rapports du GIEC, prévient-il, les Laminaria digitata pourraient complètement disparaître des côtes bretonnes d’ici à la fin du siècle. 

L’écologue énumère les multiples raisons de ce dépérissement. Alors qu’au-dessus de 20 °C dans l’eau les laminaires peinent à survivre, cet été, certains secteurs bretons ont atteint les 23 °C. Selon le chercheur, en plus de favoriser la prolifération de bactéries, les fortes chaleurs empêchent leur reproduction. Cette année, même en hiver, les températures sont restées relativement hautes en mer : « On observe une augmentation de 1 °C de la température annuelle, c’est une anomalie chronique. »

Ces températures chaudes contribuent également à l’explosion de la biomasse d’oursins dans les eaux peu profondes. Arrivés depuis peu en Bretagne Ouest, ces brouteurs d’algues contribuent eux aussi à fragiliser les forêts de laminaires. En plus d’être fragilisées par la chaleur et les prédateurs qui évoluent, la photosynthèse devient de plus en plus difficile pour les laminaires. Car le changement climatique augmente les tempêtes marines qui remuent les fonds et troublent la clarté de l’eau, un phénomène amplifié par la pollution anthropique. 

Les eaux bretonnes abritent six espèces de laminaires différentes. Deux seulement sont utilisées par les industriels du secteur pour en extraire l’alginate. Photo / M. Burgos-Lopez

Des enjeux économiques et écologiques

La disparition des laminaires ne met pas uniquement en danger l’industrie. Cela contribue aussi à fragiliser tout l’ écosystème marin, ce qui inquiète les scientifiques travaillant sur ce sujet. Car ces longues algues, qui poussent en forêts denses, captent le CO2 et absorbent les nutriments. Leur canopée abrite et protège donc de nombreuses espèces.

Les laminaires constituent « un indicateur de l’état de santé de l’écosystème », indique le docteur en biologie Bertrand Jacquemin, également cofondateur de l’entreprise Macro Algues Aquaculture Recherche et Innovation (MAARI). Il ajoute que « ces  algues jouent un rôle protecteur face à l’érosion de nos littoraux ». Le spécialiste appelle donc à une prise de conscience : « Nous allons droit dans le mur. Mais tant qu’on n’est pas au pied du mur, on ne fait rien », regrette-t-il.

Le scientifique se désespère qu’il n’y ait pas plus de soutiens financiers pour développer la recherche afin de protéger ces laminaires. D’après lui, 83 % des financements européens sont alloués à la commercialisation et aux applications industrielles du secteur de l’algue, contre seulement 17 % attribués au secteur de la recherche. « Pour les algues, on en est au même stade de connaissance que l’agriculture il y a 10 000 ans », compare-t-il.

D’autant qu’il y a des besoins. Pour l’instant, une résilience des populations de laminaires est tout de même observée au nord des côtes finistériennes, mais les acteurs vont devoir apprendre à travailler ensemble pour les préserver. Pour Bertrand Jacquemin, il faut arrêter de se satisfaire « d’informer » , pour commencer à « concerter ». Chercheurs, pêcheurs, associations, industriels et pouvoirs publics composent donc avec des intérêts parfois contradictoires. 

Renforcer les législations pour préserver la ressource

Les goémoniers souhaitent bien sûr contribuer à la durabilité des laminaires. Mais « en matière de régulation, on ne peut pas faire plus. Il faut que les goémoniers puissent faire vivre leurs familles », déclare Yvon Troadec. Aujourd’hui, la récolte est déjà encadrée par plusieurs mesures de gestion. Quotas, déclarations des prises et suivi des volumes permettent d’assurer une traçabilité de l’exploitation. Pour les hyperborea, le Comité des pêches maritimes fixe un calendrier de récolte précis avec des périodes d’ouverture limitées au printemps. La pêche des laminaires hyperborea et digitata est également conditionnée par l’obtention d’une licence spécifique. Il n’en existe que 35 en France. Yvon Troadec en est fier  « Nous devons être le premier métier à avoir mis des licences en place ». À travers le Comité des pêches, les goémoniers travaillent aussi en étroite communication avec les scientifiques du parc marin pour trouver des solutions. La Station biologique de Roscoff partage également des données GPS et résultats de recherche pour mieux mesurer l’impact de la récolte sur les laminaires. « Ce qui passe un peu moins auprès des goémoniers, c’est quand on gèle des zones de pêche pour faire des études de suivi de la ressource » explique Yvon Troadec. 

Le rythme de l’exploitation actuel reste tout de même interrogé par Jean-Charles Leclerc. Pour les laminaria hyperborea, certaines zones sont exploitées une année puis laissées au repos l’année suivante. Plusieurs études norvégiennes indiquent qu’environ cinq ans sont nécessaires pour retrouver une biodiversité stable et une repousse satisfaisante. Avec le réchauffement climatique, le chercheur estime donc que les systèmes de rotation actuels deviennent insuffisants.

Réinventer la filière sans renoncer à produire

Face à la disparition progressive des laminaires, le PDG d’Algaia anticipe des changements : « l’algue, c’est de l’alginate, mais c’est aussi plein d’autres choses. Dans les années à venir, il faut réussir à en extraire tout le potentiel ». Selon lui, la diminution des laminaires pourrait être compensée sur le marché par une meilleure utilisation de toutes les composantes de ces algues. 

D’après la communauté scientifique, il est aussi temps de produire autrement. Pour certains types de laminaires comestibles, l’aquaculture se développe déjà depuis plusieurs années. Les techniques existent : des spores sont fixées sur des cordelettes en écloserie, puis transférées en mer. Mais des difficultés d’accès à l’espace maritime restent un frein au développement de l’activité. « Ça a été très difficile de s’installer. Il y a déjà beaucoup d’acteurs en place et plus beaucoup de place sur le littoral pour les écloseries » explique Muriel Winsback, gérante d’une entreprise d’algoculture installée à Saint-Malo, depuis 2023. Elle confie avoir investi plus de 150 000 euros en trois ans dans son exploitation.

Une solution efficace pour ne pas faire pression sur les stocks sauvages mais malheureusement impossibles à appliquer pour les laminaires dont on extrait l’alginate. Bertrand Jacquemin le reconnaît : « Pour satisfaire l’industrie, il faudrait des parcs d’une taille au moins équivalente à une dizaine de terrains olympiques. C’est inimaginable ». Il propose donc plutôt de chercher d’autres espèces, des coproduits industriels ou des substituts à l’alginate afin de diminuer progressivement la pression. 

Loin de décourager Jean-Claude Ménard, le déclin des forêts d’algues brunes l’a décidé à créer l’association Estuaire Loire et Vilaine. « Je suis né au bord de la Loire. La nature façonne une sensibilité, un regard, une certaine conception de l’homme par rapport à son environnement ». Pour ce passionné de la mer, préserver signifie aussi restaurer. Depuis 2022, l’association expérimente la réimplantation de laminaires sur un site de 600 m² dans la baie du Pouliguen. Les jeunes plants, fixés sur des galets, sont ensuite remis en mer. Certains ont déjà atteint environ 80 centimètres et se sont reproduits. Un résultat jugé « très encourageant » que l’association souhaite répliquer sur d’autres sites. 

Si l’intérêt est différent pour chacun, le but reste commun à tous : éviter la disparition des laminaires.  

Mélanie BURGOS-LOPEZ, Adrien FAVRIE et Léonore ROYER

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