Mortalité, baisse du système immunitaire et stress thermique… Les secteurs avicoles, bovins et porcins ont été très impactés par l’été caniculaire de 2026, le plus chaud jamais enregistré depuis 1900. Avec des températures allant jusqu’à 42,5°C en Bretagne, les éleveurs ont essayé de limiter la casse avec les moyens du bord.

© Jeanne Le Bouhart
À Saint-Maden (22), dans son exploitation de volailles, Sylvain Coulombel, 57 ans, fait les comptes de cet été caniculaire. Sur son domaine, neuf salles et environ 25 000 volailles, destinées à la vente.
Dans sa ferme, la température est montée jusqu’à 40°C cet été. Au total, il a perdu 2 000 volailles en une journée… “C’étaient les plus belles et les plus grosses”. C’est la première fois, depuis que l’éleveur a repris l’entreprise familiale en 2002, qu’il fait face à une telle hécatombe. Il estime le manque à gagner à 15 000 euros.
Malgré son image d’eldorado climatique, la Bretagne est loin d’être un îlot de fraîcheur. Entre 2016 et 2025, il a fait en moyenne 1,6°C de plus comparé à la période 1961-1990. “Cet été, les températures ont dépassé de 4 degrés les normales de saison”, précise Pierre d’Arrentières, chef de projet Adaptation au changement climatique à l’Observatoire de l’Environnement en Bretagne. Au total, l’été 2026 a compté quatre vagues de chaleur successives, dont une très précoce, du 23 au 28 mai.
Une surmortalité
Ces augmentations de températures mettent en danger la pérennité de certains élevages. “La vague de mortalité chez les bovins a été observée surtout au moment du 3ᵉ pic, sans doute parce que les animaux n’avaient pas eu le temps de récupérer des deux premiers épisodes”, analyse Raphaël Guatteo, professeur en médecine bovine et gestion de la santé des bovins à l’école vétérinaire de Nantes.
“Cet été, dans les poulaillers, on est monté à plus de 40°C. Normalement la zone de conformité pour les poules, c’est entre 20 et 25 degrés”, rappelle Sylvain Coulombel. Pour les volailles, si l’air inspiré est aussi chaud que leur température corporelle d’environ 37 degrés, elles peuvent s’intoxiquer. Selon la Chambre d’agriculture de Bretagne, plus de 6 000 tonnes de volailles seraient mortes en raison de la chaleur en Bretagne cet été, allant jusqu’à saturer les usines d’équarrissage. Au niveau national, 1 % du cheptel aurait été décimé. “La surmortalité aura des conséquences sur le niveau de production breton pour plusieurs mois”, écrit son service économie-emploi le 1ᵉʳ septembre.
Les porcs aussi ont subi une mortalité élevée. “Ils risquent des problèmes de fertilité, ou un retard dans la croissance”, déclare un éleveur contacté. Les bovins, plus résistants, subissent, quant à eux, du stress thermique. “La zone de confort thermique d’une vache est située entre 5 et 25 degrés”, souligne Raphaël Guatteo. Pour qu’une vache soit dans de bonnes conditions, il faut que l’humidité de l’air et que la température ne dépassent pas un certain seuil. Il s’agit de l’Index température-humidité (THI). D’après le site ClimatBat, un projet porté par la Chambre d’agriculture de Bretagne, “au-delà d’une valeur de 68, ce qui correspond à une température de 22°C avec une humidité de 50%”. Pour l’animal, c’est le stress thermique. “Il se caractérise par des réponses physiologiques et métaboliques de l’animal pour essayer de s’adapter à cette hausse et ça peut être à l’origine de troubles de santé, avec une baisse d’immunité”, rappelle le chercheur.
Un secteur fragilisé
Autre conséquence des températures élevées cet été : un manque d’herbes vertes dans les prés, nécessaire à l’alimentation des bêtes à cette période de l’année. Face à ce déficit, certains agriculteurs, pris par l’urgence, ont dû entamer le stock d’hiver pour le fourrage. La Chambre d’agriculture de Bretagne estime un risque de devoir faire abattre certains animaux plus tôt. Pour les vaches laitières, la chaleur joue également un rôle sur la baisse de la production de 5 à 30 %, d’après l’Institut de l’élevage : sur le seul mois de juin, la collecte était en baisse de 7,6 % par rapport à juin 2025. À cela s’ajoute une baisse de performance de reproduction, avec les inséminations qui n’ont pas pris, et la peur, pour les agriculteurs, des avortements.
Au sud de Rennes, les 43 vaches laitières de Gwenaël Gougeon ont subi de plein fouet le premier coup de chaleur de mai. “Elles ont chuté d’environ 10 litres de lait par jour le temps du pic de chaleur (…) J’ai 50 vaches, donc sur une semaine ça fait environ 3000 litres en moins.”, raconte-il. L’éleveur estime à 1 300 euros ses pertes sur une semaine. “Ça représente de l’argent, il faut être vigilant, nos vaches n’allaient même plus se faire traire au robot de traite. On a dû redoubler de travail pendant cette période”. À présent, il craint un développement de maladies chez les bovins, qui pourrait avoir des conséquences sur leur reproduction plus tard.
Des chanceux dans la crise
Les conséquences de la canicule ne sont pas les mêmes pour tous les éleveurs. Jean* tient sa chance de sa localisation. À quelques kilomètres de Lannion, à proximité de la côte, ses 43 vaches laitières ont pu profiter du vent du littoral, qui a rafraîchi la température sur son exploitation. La baisse de rendement temporaire qu’il a subie, “de 5 à 10 %” ne l’inquiète pas, car les chiffres sont depuis repartis à la normale. “On a eu un retard dans la fécondation, mais on aura les veaux… juste un peu plus tard”, lance-t-il, désabusé.

© Aésa Rahmani
Dans la SARL Avicole du Guindy, à Plouguiel (22), Louis Allain Guillaume s’affirme aussi chanceux après ces canicules. Son élevage de dindons se porte bien, et la chaleur a même profité à ses poussins. “J’ai rechargé autour du 10 juin les petits dindons. Les fortes chaleurs sont arrivées à ce moment-là. Mes chauffages avaient moins besoin de travailler”, sourit-il. Pour les dindonneaux, encore sans plumes, il faut maintenir une température d’environ 34°C à l’intérieur des bâtiments, identique à celle de l’extérieur cet été. “Ça aurait pu être très compliqué avec les dindons à maturité, avec des plumes et donc plus gros”, reconnaît-il.
Si cette année a profité au bon développement de son élevage, elle a aussi été une prise de conscience. “Dans le nord des Côtes-d’Armor, on ne pensait pas être impactés, mais on pense à la brumisation pour les années à venir”, avoue-t-il.
Innover…
L’été 2026 était historique et le réchauffement climatique le rend d’autant plus probable de se répéter. “La situation est effrayante, c’est un avant-goût de ce qu’on va avoir dans le futur”, affirme Pierre d’Arrentières de l’Observatoire de l’environnement en Bretagne. “Les records de température dépasseront probablement 46°C, voire 51°C selon les modèles pessimistes”. Face à cela, pas le choix de s’adapter pour l’élevage, 2ᵉ secteur le plus émetteur d’émissions de gaz à effet de serre en France.
Dans sa ferme laitière près de Rennes, Gwenaël Gougeon a installé des ventilateurs dans sa stabule après le pic de chaleur de mai. “Sans les ventilateurs, il y aurait eu des pertes. La suite s’est mieux passée. Il n’y avait plus qu’un litre de perte par vache par jour”. Coût de l’installation : 20 000 euros aux frais de l’éleveur.
En juillet, Sylvain Coulombel, l’éleveur de volailles dans les Côtes-d’Armor, investit pour 20 000 euros de brumisateurs pour ses poulaillers. “On met de l’eau sous pression, ça fait des mini-gouttelettes.” Ce système lui permet de descendre la température de 5 degrés dans ses bâtiments. Ainsi, pas d’autres pertes de volailles sur le reste de l’été. “C’est généralement la première solution qu’on vous propose. La moins chère, la plus efficace pour le moment.”

Cependant, l’éleveur a conscience que si les températures augmentent, ce système deviendra obsolète. “Aujourd’hui, on peut descendre de 42°C à 36°C. Mais si ce 42 doit monter à 48, on retrouve notre température critique”. Même constat pour Gwenaël Gougeon. “Dans 10 ans, il faudra qu’on suive les adaptations des bâtiments. Une isolation, c’est plus efficace mais ça coûte cher, jusqu’à 100 000 euros”, souligne-t-il.
“Il y a des solutions avant l’investissement, surtout si l’élevage n’est pas préparé pour affronter une situation de crise”, déclare Marion Hassenforder, chargée de mission adaptation au changement climatique à la Chambre d’agriculture de Bretagne (CAB). En 2022, le projet ClimatBat est lancé par la CAB, proposant des initiatives pour préparer les installations aux pics de chaleur. L’éleveur peut, par exemple, s’assurer que les animaux ont suffisamment d’abreuvoirs à disposition ou encore entretenir les équipements pour éviter les pannes pendant le pic de chaleur.
La CAB a également lancé Fermadapt en 2021. À travers des études de cas, le projet oriente les éleveurs sur leurs possibilités d’adaptation en fonction de leurs objectifs. Les solutions envisagées peuvent être des stratégies de modification alimentaire, l’ouverture partielle des bardages pour améliorer la ventilation, la plantation d’arbres devant les ouvertures des bâtiments ou encore des systèmes de brumisation ou de ventilation. “Il faut faire des études de cas sur chaque élevage car ce qui fonctionne dans une exploitation n’est pas forcément une solution idéale dans une autre”, affirme Marion Hassenforder.
… Mais à quel prix ?
Face à la nécessité d’innover, la Région Bretagne propose la Dotation Jeune Agriculteur. Son montant, de 30 000 euros, est destiné à faciliter le démarrage ou la reprise d’une exploitation. Pour en bénéficier, l’éleveur doit fournir un diagnostic de vulnérabilité et un projet d’adaptation au changement climatique. Le 14 septembre dernier, dans un communiqué, elle annonce également mobiliser 34 millions d’euros pour les investissements agricoles en 2026, une hausse de 6 millions d’euros sur le budget initial.
Le 4 septembre, Annie Genevard, ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, présente le plan Climat Adaptation Sécheresse Incendies (CASI). Sur le milliard d’euros, la Bretagne en percevra près de 16 millions, selon la Préfecture. Dans les Côtes-d’Armor, 4,4 millions seront répartis, dont 75 % prévus pour l’élevage (soit 3,3 millions).
Cela ne séduit pas les syndicats. Auprès de Ouest France, FDSEA 22 et Jeunes Agriculteurs 22 évoquent un “saupoudrage d’aides”. “Rapportée aux plus de 4 600 exploitations, l’enveloppe représente moins de 1 000 € par exploitation”. “On risque de laisser certains agriculteurs sur le carreau”, ajoute Guillaume Nourry, président de JA 22, contacté par téléphone.
L’aspect administratif décourage aussi avec des justificatifs à fournir pour le 1ᵉʳ octobre. “Si c’est trop de contraintes, on ne va pas s’emmerder pour rien. C’est 1 000 euros, en faisant appel à un prestataire de service qui t’en enlève la moitié”, déclare par téléphone Gwenaël Gougeon. Idem pour les assurances sécheresse. Au SPACE 2026, devant les médias régionaux, le Crédit Agricole estime que seulement “5 % des agriculteurs bretons sont assurés”. “Trop cher”, déclarent les éleveurs que nous avons rencontrés.
Pour le syndicat Jeunes Agriculteurs, l’enjeu est surtout d’obtenir une meilleure rémunération pour faire face à ces situations amenées à se répéter. “Si on était mieux payé, on n’aurait pas besoin d’aides d’urgence”, clame au téléphone son président Guillaume Nourry. Pour l’heure, scientifiques et agriculteurs s’interrogent sur l’avenir de l’élevage face à ces fortes chaleurs.
*Jean : pseudonyme pour garder l’anonymat de l’éleveur.
Aésa Rahmani et Jeanne Le Bouhart