Suite à cet été 2026 marqué par des températures et une sécheresse historiques, certaines cultures maraîchères bretonnes accusent jusqu’à 100 % de pertes. Une situation face à laquelle les acteurs du marché posent leurs propositions sur la table, entre changement de production et émergence d’innovations.

Au bord de la départementale reliant Lannion à Perros-Guirec, Magali et Stéphane Aibar-Dinomais gèrent la ferme de Keranod depuis 2023. Dans plus de 1 500 m2 de serres, les odeurs se mélangent pour former un havre pour les guêpes. A leurs côtés, un champ en plein air encore aride, marqué par la sécheresse passée. Là, les deux maraîchers font pousser une quarantaine de variétés de fruits et légumes sur toute l’année, entièrement biologiques. Même si l’anticipation des maraîchers a permis de limiter les pertes, les températures de cet été ont fait des dégâts. “Quand la température dépasse 35 degrés, la végétation stagne : les fruits tombent, ne mûrissent plus. Les tomates ont principalement été affectées, ainsi que les haricots qui n’ont pas poussé. Les rendements ont été très faibles”, déplore Magali.
Afin de contrer les effets des canicules à répétition, le couple dispose, depuis leur installation, d’une réserve de 300 m3 qui se remplit régulièrement et leur permet d’irriguer leurs serres. “La consommation totale, en trois ans, est de 1750 m3.” Mais dans les cultures en plein champ, c’est le système B, avec le tuyau d’arrosage. “ll y a des plantations qu’on a volontairement décidé de ne pas faire, en sachant que ça ne marcherait pas. Cet hiver, on n’a pas fait de carottes et peu d’oignons. Nous avons fait ce choix, pour préserver notre santé mentale et notre capacité de travail.” Pour chiffrer les pertes, il faudra encore attendre le mois de novembre.
L’ombre de l’irrigation…
Pour atténuer les effets du changement climatique, la solution mise en avant par les services de l’Etat est l’irrigation des cultures. Une méthode utilisée dans d’autres régions de France depuis les années 1960. Plusieurs systèmes sont disponibles : le goutte à goutte, avec des tuyaux, placés sous un paillage, percés à un certain intervalle de distance, pour irriguer ponctuellement, et l’aspersion, qui arrose les champs avec des têtes métalliques distribuant, sous pression, de l’eau. “L’irrigation par aspersion permet de diminuer la température, On constate que les salades irriguées par cette technique sont plus petites que les années précédentes, mais il y en a quand même. explique Gabrielle Marcant, conseillère en maraîchage à la Chambre d’agriculture de Bretagne. Alors que les salades arrosées en goutte à goutte ont cramé, d’autant qu’elles sont souvent sur du paillage plastique qui est noir.”

Mais l’irrigation, dans ses formes multiples, est-elle une solution viable et accessible ? Elle est pour l’instant coûteuse et une minorité de maraîchers en sont équipés. Cela concerne “moins de 20 %” des producteurs de Prince de Bretagne, une marque collective regroupant 1322 maraîchers, selon son président Marc Keranguéven. Dans un entretien accordé à Ouest-France, il appelle à “sécuriser les autorisations d’irrigation et à soutenir les investissements hydriques indispensables à la survie des exploitations”. Le Groupement des agriculteurs biologiques des Côtes d’Armor (GAB 22), qui accompagne des fermes de petite et moyenne taille, estime qu’il ne s’agit pas d’un investissement prioritaire pour elles. “Ces outils peuvent être davantage adaptés aux grosses exploitations disposant de surfaces importantes”, argumente Juliette Peugeot, conseillère technique en maraîchage au sein du réseau.
Face à l’interdiction d’arroser les cultures entre 8 h et 20 h, l’irrigation peut aussi poser un problème de main d’œuvre pour les maraîchers lorsqu’elle n’est pas automatisée. “Le changement climatique augmente parfois la pénibilité du travail et nous essayons de prendre cela en compte, détaille Clémentine Saliou, ingénieure à la station expérimentale de Saint-Pol-de-Léon, qui mène des recherches sur les problèmes rencontrés par les maraîchers. Par exemple, sur l’artichaut, nous testons et évaluons de nouvelles variétés nécessitant un temps d’entretien moins important.”
… qui cache d’autres solutions.
Pour lutter contre les fortes chaleurs et le manque d’eau, l’irrigation n’est pas la seule réponse possible. “Il est possible de blanchir les bâches au sol avec de l’argile ou du calcaire… Cela crée un écran blanc réfléchissant davantage les rayons du soleil et permettant à la serre de moins se réchauffer”, argumente Juliette Peugeot. Il existe aussi des techniques d’ombrage avec des filets ou des voiles limitant la chaleur. Quant à l’aspersion d’eau, elle en défend une technique plus sobre, le “bassinage”. Le principe est simple : diffuser de l’eau en gouttes fines, simulant un effet de pluie avec des quantités limitées qui réduisent les températures dans les serres.
Ces propositions sont relativement efficaces, mais, d’après les rapports de la Chambre d’Agriculture de Bretagne, il faudrait aller encore plus loin. “Les producteurs devront s’adapter au moyen de différents leviers. L’opportunité de développer de nouvelles cultures et filières est à étudier pour maintenir la production légumière en Bretagne.” Depuis quelques années, des patates douces voient donc le jour dans nos champs bretons, ainsi que du raisin, du gingembre ou encore de la pastèque. Ces essais pour les “cultures de demain” restent néanmoins assez anecdotiques. La patate douce est, par exemple, encore comptabilisée dans les “autres cultures” dans les statistiques officielles, sa production restant majoritairement dans le Sud-Ouest de la France. “Il n’existe pas encore de véritable filière du gingembre breton. Mais ça pourrait évoluer avec les années à venir”, ironise Juliette Peugeot.

La station d’expérimentation de Saint-Pol-de-Léon est au cœur de ces enjeux. Son but ? Évaluer les outils disponibles en prenant en compte les conditions météorologiques de 2040. Financé par la Région, le projet « Climat Veg” lancé en 2021 et mené sur ce site, teste la réduction de consommation d’eau sur les tomates sous abris.
La même année, la Chambre d’Agriculture de Bretagne a lancé de son côté le projet “Fermadapt » pour explorer, avec des agriculteurs volontaires, de nouvelles opportunités agricoles face aux changements climatiques. Plus de 100 exploitants ont ainsi participé à des groupes opérationnels, au sein desquels ils expérimentent de nouvelles cultures et pratiques. Les maraîchers font ainsi pousser du raisin à Saint-Malo, ou du thé et du tournesol dans le Morbihan. Et c’est plutôt concluant : d’après les rapports de la Chambre d’Agriculture, les premières vendanges bretonnes ont permis de produire 90 hectolitres de vin en 2023, une récolte favorisée par une température moyenne de 16,7 °C, parfaite pour le développement du Chardonnay, du Pinot Noir et du Grolleau.
Autre piste : le maraîchage diversifié, déjà pratiqué dans de nombreuses exploitations et qui apparaît comme un amortisseur des dégâts provoqués par la sécheresse et les fortes chaleurs. “Si les maraîchers ratent leurs carottes, ils savent qu’ils ont des pommes de terre qui ont bien réussi, donc ils pourront se rattraper sur ça, analyse Gabrielle Marcant. Ce n’est pas possible de se spécialiser uniquement dans une culture économe en eau. Parce que tous les légumes sont exigeants en eau.”
L’attrait de technologies gourmandes en ressources
Est-ce raisonnable de maintenir un modèle de production légumière dépendante de ressources en eau qui vont s’amaigrir ? Sans nier l’intérêt de l’irrigation, l’association Eau et Rivières de Bretagne privilégie un changement des modes de production, moins consommateur d’eau, plus respectueux du cycle naturel, moins destructeur des sols et moins émetteur de gaz à effet de serre. L’association, fondée en 1969, évoque même un “remède pire que le mal”, avec des irrigants toujours plus “dépendants des aléas climatiques annuels”.
Toutefois, la recherche de solutions ne se cantonne pas seulement à des pratiques agricoles traditionnelles : elle passe aussi par l’innovation technologique. Pour mieux appréhender les prochaines fortes chaleurs, la station de Saint-Pol-de-Léon expérimente actuellement, sur des cultures d’artichauts, un outil à base d’intelligence artificielle. “C’est pour mieux connaître l’état de la plante, son stress hydrique et ses carences, optimiser les apports de fertilisation et d’irrigation”, explique Clémentine Saliou, ingénieure à la station. Une approche qui interroge Kevin Morel, chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique. Pour lui, cette solution doit être réfléchie afin d’éviter de tomber dans une dépendance à des technologies… gourmandes en eau. “On s’adapte, tout en continuant à renforcer le changement climatique. Au bout d’un moment, ça ne va pas marcher. Si l’on utilise des technologies, qui, de l’autre côté, consomment énormément d’eau dans les data centers, cela va reporter le problème ailleurs.”, s’inquiète le chercheur. “Avoir de tels équipements, c’est aussi entrer dans une espèce de logique du toujours plus grand, toujours plus cher, qui fait que ceux qui ont les moyens peuvent s’en sortir, tandis que les autres restent au bord de la route.”
Différents acteurs du secteur demandent des aides de l’Etat pour permettre l’innovation dans les fermes. Mais un problème reste en suspens : les dotations gouvernementales de la politique agricole commune ne ciblent pas le secteur légumier. “En fait, ce sont des fonds qui ne sont pas pensés pour le maraîchage, analyse Gabrielle Marcant, de la Chambre d’agriculture de Bretagne. Il faut que les dégâts soient au-delà de 50 % par rapport à un rendement annuel moyen. Mais, souvent, les petits et moyens maraîchers ne les répertorient pas, car ils parlent plutôt en caisses, ou en unités de salades.”
Les nouvelles aides d’urgence annoncées par l’État à la rentrée, face à la sécheresse historique de cet été, restent encore floues pour les petites exploitations : le budget qui leur sera alloué demeure incertain. Les modalités sont toujours en discussion avec les services de l’État et la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM). En attendant, les maraîchers doivent déjà trouver des solutions pour contrer le manque de certaines variétés, comme Magali, à la ferme de Keranod : “je vais sûrement devoir acheter mes carottes à d’autres producteurs !”
Anaïs Frémont et Téo Maisonneuve