Pour satisfaire leurs besoins en eau, les îliens bretons ont développé au cours du temps des solutions. Mais confrontés au changement climatique, leurs choix sont aujourd’hui mis à l’épreuve. Enquête sur l’île de Bréhat, de Sein et Belle-île-en-mer.

Ile de bréhat, Dossier de presse association ile du Ponant (2022)

“Gamin, il y avait un seau d’eau au milieu de ma cuisine avec un bol qui flottait dedans et tout le monde se servait à la louche. On n’en est pas mort”. François Spinec, ancien marin-pêcheur, fait partie des 263 habitants à l’année de l’île de Sein. Quand il était enfant dans les années 50, l’eau courante n’était pas encore arrivée sur son île. Une des seules méthodes pour en avoir était de récupérer l’eau de pluie dans une citerne. “On mettait une anguille qui tournait en rond pour que l’eau ne stagne pas. Ça ne doit pas être terrible pour la pauvre anguille”, se remémore le Sénan. “Chaque maison digne de ce nom avait forcément une citerne” ajoute Nona Barazer, propriétaire d’un gîte reconnaissable à ses volets bleus sur Sein. Les terres insulaires étaient aussi dotés de puits et chacun avait sa méthode pour récolter l’eau saumâtre. “Si on était assez habile, on pouvait prendre l’eau qui était en surface, comme prendre la crème sur le lait” décrit celui-ci. 

À Sein comme sur les 15 îles bretonnes habitées, réparties au large des côtes de l’Atlantique et de la Manche, l’eau n’a jamais coulé de source. La réLa raison se niche dans leur sol : principalement composé de roches granitiques, les nappes phréatiques y sont peu profondes ou inexistantes. “Depuis toujours, les îliens ont un rapport à l’eau particulier” explique Ingrid Peuziat, géographe spécialiste des espaces insulaires à l’Université de Bretagne-Occidentale. Ne pas laisser l’eau couler du robinet, ne pas tirer la chasse d’eau, récupérer l’eau de la douche… est  dans leurs mœurs. Ces points en commun n’en font pas pour autant un bloc homogène : “aucune de ces îles ne se ressemblent” insiste Brieuc Bisson, chercheur en géographie à l’université de Rennes 2 . 

Structure sociale, taille de l’île, distance avec le continent et géologie sont autant de facteurs qui les rendent uniques et ont exigé qu’elles développent des solutions adaptées à leurs besoins. Au fil du temps, l’eau courante s’est installée sur les îles grâce à des barrages, des câbles sous-marins ou encore une station de désalinisation. Aussi multiples soient elles, ces installations sont avant tout liées au développement socio-économique des îles avec une hausse des besoins en eau. 

Ile de Sein, dossier de presse association île du Ponant (2022)

S’approvisionner à tout prix

A 15km au sud de la presqu’île de Quiberon se trouve avec ses 6 000 habitants, Belle-île-en-mer. L’eau souterraine sur l’île y est rare de par sa géologie, constituée de roches et de vallons.  En 1941, le premier barrage qui récupère l’eau de pluie a été construit. Depuis, Belle-île-en-mer en compte trois au total, accompagnés de six stations de pompages pour récupérer ces réserves d’eau artificielles. “ Chaque année, 450 000 m³ d’eau potable sont produits ” par le syndicat Eau du Morbihan gestionnaire de la totalité de la chaîne de production de l’eau depuis 2023, explique la directrice Françoise Jehanno. Quand l’eau vient à manquer, elle est pompée dans les petits ruisseaux. Ce système permet au syndicat d’avoir quasiment un an et demi d’autonomie d’approvisionnement. 

C’est sans compter sur le réchauffement climatique, “ C’est un peu une fausse solution. Car aujourd’hui, avec le réchauffement, il y a une forte évaporation et les barrages ont besoin d’être curés régulièrement ”, rappelle Emmanuelle Hellier, professeure universitaire en aménagement de l’espace et urbanisme (UMR ESO). Une inquiétude partagée par Cécile Marie du CPIE : “ Depuis deux ans, malgré des hivers très pluvieux, les périodes de sécheresse sont plus longues ”. S’il ne pleut pas en fin d’année,  Belle-île-en-mer risque d’être en difficulté. “ On n’a pas de plan B. On a les yeux rivés vers le ciel depuis quelques semaines, on attend qu’il pleuve ” continue-t-elle. Une situation qui risque de continuer selon Thomas Chiron, géographe : “ C’est l’enjeu du changement climatique : comment la distribution des précipitations va s’organiser ”. S’être relié à Eaux du Morbihan donne au moins l’avantage d’avoir accès à un tarif unique à l’ensemble des communes couvertes par le syndicat.

Cap au Nord Ouest, au large de la pointe du raz dans le Finistère où Sein apparaît avec son plateau de granite plat d’1 km2. “ Nappes phréatiques, c’est un mot qui n’existe pas ici ” rigole Nona, le gérant du gîte. Avec des courants trop violents pour relier l’île au continent et situé à une distance bien trop importante de la côte, la désalinisation s’est imposée comme la seule solution pour avoir de l’eau potable. Sein a été la première île française à utiliser ce système dans les années 1970. Faute d’être rattachée à une communauté de communes, l’île doit assumer seule les coûts de cet approvisionnement. Le prix du mètre cube d’eau y dépasse les 8 euros d’après les habitants, soit près du double de celui du continent. Malgré cette installation, l’eau a tout de même manqué cet été, en raison de la panne d’un des deux osmoseurs. 

On met les voiles au nord de la Bretagne. Dans les Côtes-d’Armor, Bréhat se dessine à moins de sept kilomètres de Paimpol. Ici, un câble sous-marin relie l’île au continent et assure son approvisionnement en eau potable. Un raccordement qui semble offrir une certaine tranquillité, mais qui n’est pas sans contraintes. “ Cela relève de la même logique que l’interconnexion entre un point de captage et une ville ”, rappelle la géographe Emmanuelle Hellier. Alors, même reliée au continent, Bréhat n’échappe pas aux tensions sur la ressource. Depuis août, les Côtes-d’Armor sont placées au niveau maximal de crise sécheresse.

À Bréhat, la gestion de l’eau est supervisée par Guingamp-Paimpol Agglomération et confiée à l’entreprise privée Veolia. Un modèle de délégation de service public qui s’inscrit dans une histoire plus ancienne. “ Dans les années 1970-1980, il y a eu une grande vague de délégations de service public à la suite de directives européennes sur la qualité de l’eau potable. Il fallait faire des traitements et les communes n’avaient ni les moyens ni le savoir-faire ”, explique la directrice d’Eau du Morbihan. 

« La sobriété est plutôt un projet de société »

Pour faire face aux tensions sur la ressource en eau, sensibiliser est le maître mot sur les îles. Sur les panneaux d’affichage de Belle-île-en-mer, ou encore sur son marché, des affiches roses, très visibles, proposent des “ecotours” . “ Les touristes peuvent visiter la station d’épuration, l’usine d’eau potable, un barrage. ” explique Cécile Marie, membre du CPIE. L’association les îles du ponant mène aussi des actions de sobriété avec son programme : “ Sauve qui pleut ”. Selon son bilan 2026, 812 récupérateurs ont été distribués sur les îles participantes et les économies d’eau potable sont estimées à environ deux millions de litres. 

Mais sensibiliser ne suffit pas. Pour Ingrid Peuziat, géographe, un retour en arrière est nécessaire : “ aujourd’hui se pose la question de la réintroduction des citernes dans les maisons ”. Cécile Marie rappelle qu’auprès des collectivités, la récupération d’eau de pluie ne figure pas dans le plan local d’urbanisme et l’achat de cuves n’est pas financé. Ce à quoi le syndicat Eau du Morbihan répond que “ chacun fait avec ses possibilités, ses convictions et ses moyens financiers ”. 

Pour compenser, l’association des îles du Ponant, avait, l’année passée, mis en place un achat groupé de cuves d’eau de pluie, exonérant le prix du transport. Pour une cuve d’1 m³, il fallait débourser 75 €. “Une année chaude comme celle-ci, nos cuves étaient toutes vides dès le mois de juin. Il en faudrait 3 ou 4 en réalité” continue Cécile Marie. L’entretien de ces cuves a également un coût : “ Ça fait 20 ans que la mienne est rouillée et il faut que je refasse l’étanchéité ” déplore Nona Barazer. “ Il va falloir avoir plusieurs cordes à son arc et être assez agile pour s’adapter ” résume Ingrid Peuziat. 

Pour ça, d’autres solutions sont évoquées : récupérer les eaux usées traitées, limiter les nouvelles constructions, mettre des restrictions d’eau ou encore des régulateurs de débit pour les douches… Mais les appliquer n’est pas aussi simple. “ Les politiques publiques tendent à reporter une partie des efforts de sobriété sur les usagers, alors que c’est un projet de société. Il ne s’agit pas seulement d’optimiser la consommation d’eau, mais aussi de consommer moins, tout en conservant une qualité de vie équivalente ”, alerte Emmanuelle Hellier, universitaire en aménagement de l’espace et urbanisme. 

La consommation d’eau potable n’est pas la seule problématiques liées à l’eau sur les territoires insulaires. “ Il y a tant de choses qui vont changer liées aux changements globaux. L’élévation du niveau marin ou encore l’érosion ”, termine Ingrid Peuziat.  Autant de bouleversements qui pourraient redessiner durablement le quotidien des îliens.

Sarah Ayed et Amélie Froment

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